Menu sidebar
Arezki

Tout çà pour rien ! 
Ou y en aura-t-il un peu ?


En ce mi-octobre-mi-novembre, je rencontre mon ancien professeur du collège que je n’ai pas revu depuis qu’il a migré à Alger après avoir été mis en retraite. Cheveux grisonnants auxquels se mêlaient le blanc sénile et le noir qui résiste encore à la vieillesse et qui doit avoir encore la racine irriguée par l’intelligence de ce maître qui nous a enseigné durant quatre années la langue de Molière et Descartes pour nous «livrer et offrir bien armés » aux émérites coopérants qui nous attendaient de pied ferme au lycée. Il est comme la gravure de la saison, le sourire effacé pour m’exprimer son sérieux, son application et sa rigueur d’antan mais dans ses yeux scintillait le bonheur de me revoir en réciprocité à ma joie de le ressentir encore si près et si proche. Au cours de la discussion, spontanément, je l’ai questionné : « A da Mohand, Pourquoi la langue française est-elle belle » ? Il me répondit : « - mais c’est parce qu’elle est plus compliquée ». Subitement, j’ai enchaîné par une autre interrogation « - Oui da Moh, mais pourquoi est-elle complexe ? ». La réplique fut simple mais foudroyante « - mais parce qu’elle est belle ».De facto, il poursuivit, comme si les temps étaient figés, par me rappeler que :
-1°)-de manière générale, on trouve « è » avec accent grave lorsque la syllabe qui suit est formée d’une consonne et d’un « e » muet, et « é » avec accent aigu dans le cas contraire ; exemples : enlèvement-sèmera-discrètement et témoin-téléphone-léser.
-2°)-Le « h » latin (adhérence, inhalation…) de même que les « rh, th, ph, ch et y » (chrono, psycho, schizophrène..) sont des héritages de l’histoire et de la place accordée à la tradition écrite de la France. Il n’y a qu’à les apprendre et ne pas en rajouter.
-3°)-Etcétéra s’écrit toujours « etc. » en abrégé. Il ne faut jamais lui rajouter trois points de suspension (etc…) : cela sera une erreur de pléonasme puisque l’un veut dire l’autre.
Tout cela m’était rappelé, distillé et débité tel un édit en moins de deux minutes et il était heureux que je m’en souvienne, « comme si cela datait d’hier ». Il m’avoua « qu’ils » n’ont rien fait à cette langue pour l’abonnir aux yeux des jeunes générations qui la parlent mais ne l’écrivent pas. A l’épellation du verbe abonnir, il passa sa langue sur ses lèvres et les racla à la manière d’un essuie-glace ou d’une serpillière comme pour essuyer le goût d’une rasade d’un vin frais soumis à son test gustatif et guttural. Un geste machinal d’un sommelier qu’il étrangle en enfourchant, avec une autre adresse, sa langue dans son étui à moitié édenté. 
Il était satisfait que je m’en rende compte qu’on l’a décotée (la langue française)à l’école actuelle et que nous ne la laisserons jamais jetée au rassissement par celles et ceux qui sont atteints d’agnosie à la seule vue de l’alphabet latine. En nous quittant pour un « au revoir », en s’éloignant de moi il continue à me réciter « son ordonnance littéraire et grammaticale » en me prodiguant cet ordre curatif qu’il sait compris, une citation d’André Malraux : « Quand le navire est déserté, même les rats prennent les casquettes de capitaines ». 
J’ai voulu le retenir mais je le regardais s’éclipser, se dissoudre et se diluer dans la nature comme il en était apparu, marchant doucettement sur les feuilles oxydées de l’automne. Je sais qu’il ira bourlinguer dans les champs à la recherche des sons et images qu’il a laissés près des ruisseaux, des buissons, des moulins à eau en ruine, de gros et hauts arbres à feuillage protecteur qui les vêtit durant toutes les saisons. Il sera déçu par la trouvaille lui qui connait l’amont, l’aval et l’adret de ces espaces étendus, interpelés souvent par les monticules et les montagnes du Djurdjura et de l’Akfadou.
Oh ! Combien il était proche des animaux lui qui nous disait qu’ils ne criaient pas. Il nous a appris ces symphonies non écrites en tapant juste sur le nom de l’animal que l’on entendait : L’âne brait, le hibou bouboule, la chouette ulule, le bœuf meugle, la vache beugle, la brebis et le mouton bêlent, le lapin glapit pendant que le lièvre vagit, le chacal piaule, le chien clabaude, la guêpe bourdonne au moment où vrombit l’abeille, le cheval hennit tel le zèbre et le lama dit-on, le chat miaule face au bouc qui béguète devant la poule qui caquette et le grand coq qui coqueline. Dans la forêt proche, la cigale stridule, le moineau pépie et la mésange zinzinule regardant au loin les corbeaux croasser au-dessus des immondices et des grenouilles qui coassent. Le sanglier pourchassé grommelle, déchirant les buissons et alertant la faune tel un rhinocéros qui barète ou le chameau piqué qui blatère sinon une baleine qui rit au contact des harpons de pêcheurs des hautes mers. 
Notre maître écoutera surement avec adoration les airs de la pie qui jacasse, de la grive qui babille, de la perdrix qui cacabe en attendant de rentrer à la maison et entendre en sa basse-cour le roucoulement du pigeon, l’oie qui cacarde, le dindon qui glougloute et les canards qui cancanent. Sur les sentiers bordés de haies, de roseaux et de clôture en pierres glissent des couleuvres, ayant oui des souris et rats qui chicotaient et couinaient, en quête d’un copieux repas à ingérer.
Il profite de cette éclaircie automnale pour déguster une fois encore les caprices de la nature. En regagnant son foyer rural, il en sera triste et dépité car il aura remarqué durant sa ballade que la nature a perdu ses droits et qu’il n’en serait pas là quand elle les reprendra ; pensant aussi au lendemain, à son arrivée à Alger, dans son salon, il ne sera accompagné de « sauvage » que d’un perroquet apprivoisé et domestiqué qui craquera des réchauffés et du « déjà-dit » à longueur d’hiver. Voilà notre professeur qui reviendra au printemps chercher tout ce qu’il nous a appris : le vrai langage dans une véritable « leçon de choses » aujourd’hui difficiles à retenir car chimériques en ces temps où l’humain s’autodétruit en dégradant son environnement immédiat, à perdre son nord.
Merci Da Mohand de nous avoir faits riches sans argent.
EL-YAZID KESSI

23.07.16 13:24



Copyright©2016 – Arezki Mensous - Tous droits réservés - Toute reproduction est interdite.